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Masako Sakano : le trait discret qui relie Ghibli et Ankama

Source : Vimeo

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Figure discrète mais essentielle, Masako Sakano est de ces artistes dont le nom ne s’affiche jamais en haut de l’affiche, mais dont le trait façonne en profondeur les univers que l’on aime. Des robots géants des années 70 aux paysages envoûtants de Ghibli, puis aux combats dynamiques de Wakfu et Dofus, son parcours raconte à lui seul un pont unique entre l’animation japonaise et française.


Masako Sakano commence sa carrière au milieu des années 1970, en plein âge d’or de l’animation télé japonaise. Ses débuts ? Sur Great Mazinger en 1974, puis sur UFO Robot Grendizer (mieux connu chez nous sous le nom de Goldorak), où elle travaille comme assistante animatrice sur le clean-up et les intervalles — deux termes qu’on va vous expliquer simplement.

Le clean-up, c’est quoi ? C’est l’étape où on « nettoie » les dessins brouillons de l’animateur pour obtenir des traits propres, prêts à être coloriés. Imaginez un croquis au crayon gris que vous repassez au stylo noir bien net : c’est un peu ça, mais avec une exigence de précision chirurgicale.

Les intervalles (ou in-betweens en anglais), ce sont les dessins intermédiaires entre deux poses-clés dessinées par l’animateur principal. Si l’animateur dessine une main levée (image 1) et une main baissée (image 5), c’est l’intervalliste qui dessine les positions 2, 3 et 4 pour que le mouvement soit fluide à l’écran.​​

Elle passe ensuite à l’animation-clé (key animation ou genga en japonais) sur Goldorak et Zambot 3, puis participe à Mobile Suit Gundam. L’animation-clé, c’est le vrai cœur du mouvement : l’artiste dessine les poses principales qui racontent l’action.​​

En 1984, sa trajectoire croise celle d’Hayao Miyazaki sur Nausicaä de la Vallée du Vent. Dès la création du Studio Ghibli en 1985, elle embarque sur Laputa, le Château dans le ciel, puis sur une impressionnante série de classiques du studio :

  • Mon voisin Totoro
  • Porco Rosso
  • Princesse Mononoké
  • Si tu tends l’oreille
  • Le Voyage de Chihiro

Toujours principalement au poste d’assistante animatrice, en charge du clean-up et des intervalles, elle garantit que chaque trait reste fidèle au character design (le design des personnages) et que chaque mouvement soit fluide. Elle travaille aussi sur des courts-métrages du musée Ghibli, comme Mei et le Chaton-Bus ou Monmon l’Araignée d’Eau.

Pendant plus de vingt à trente ans, elle fait partie de ces mains invisibles qui assurent la précision, la cohérence et la douceur du mouvement dans les films de Miyazaki. Dans une interview donnée en 2009 à Lille, elle résume son métier avec une simplicité désarmante :​

« C’est de l’animation traditionnelle avec un crayon et du papier ! (…) On utilise aussi un peu l’ordinateur, parce qu’on ne peut plus s’en passer aujourd’hui. »

Ce credo du crayon et du papier, elle le gardera intact… jusque dans les studios d’Ankama, à Roubaix. Cette humilité traverse aussi son discours lorsqu’on évoque ses propres projets :

« Je suis animatrice 2D chez Ankama, mais je n’ai pas vraiment de projet… J’ai bien une idée qui pourrait convenir pour un long-métrage mais je ne pourrais jamais faire un film comme Miyazaki. Il faut une équipe, de l’argent, du talent, et je n’ai pas tout ça ! »


En 2006, Masako Sakano effectue un virage que peu d’animateurs japonais de sa génération ont osé : elle quitte le Japon pour s’installer en France. Elle commence par collaborer avec le studio Folimage sur le long-métrage Mia et le Migou (2008), puis rejoint rapidement Ankama Animations, attirée par cette jeune structure roubaisienne qui mélange animation TV, jeu vidéo et transmedia sur le projet encore en développement Wakfu.

Lorsqu’on lui demande ce qui change entre Ghibli et son travail en France, elle répond avec un sourire presque amusé :

« Je passais ma journée à dessiner au crayon et sur papier. (…) Maintenant, je travaille pour Ankama, une société d’animation française, et c’est pareil, j’utilise toujours ces outils. »

Au sein d’Ankama Animations, Masako Sakano intervient sur plusieurs projets majeurs qui vont marquer les fans du Krosmoz. Comme nous l’avons rappelé dans un article sur la saison 3 de Wakfu en 2015, Ankama multiplie les projets ambitieux en animation à cette période, et Masako Sakano en devient l’une des chevilles ouvrières discrètes mais essentielles.

Sur la série Wakfu (2008–2017), elle travaille en tant qu’animatrice traditionnelle et character posing artist (artiste de mise en pose des personnages) sur environ 52 épisodes. Dans un studio majoritairement tourné vers l’animation Flash, son rôle consiste à apporter ce sens du mouvement organique, du poids et des déformations qui vient tout droit de l’école japonaise.

Le Dofus Mag numéro 3 (2009) « expliquer plus globalement la situation des studios
d’animation en France et au Japon pour que vous puissiez mieux comprendre en quoi Ankama Animations est sans doute l’un des paris les plus risqués » des p’tits gars du Nord »
, résume parfaitement la situation :

« Ainsi, Masako Sakano faisait de l’animation traditionnelle au Studio Ghibli et continue à en faire (mais à Roubaix). La seule différence notable est qu’il y a un peu plus d’ordinateurs entre son crayon et le spectateur. »

Cette formule n’est pas qu’une jolie punchline : elle décrit précisément ce qu’elle apporte à Wakfu. Ses poses servent de base pour des animations ensuite finalisées en Flash, mais le cœur du mouvement – l’intention, l’énergie, la silhouette claire – vient du dessin à la main.

On retrouve cette influence dans de nombreux plans de combats, de courses, de réactions expressives des personnages : le timing (la vitesse du mouvement) et le spacing (l’écartement entre les dessins) évoquent souvent une sensibilité plus « sakuga » — ce terme japonais désigne les séquences d’animation particulièrement travaillées et fluides — héritée des années Ghibli.

Une animatrice française, Floriane Grivillers aka Foya, a elle aussi témoigné sur LinkedIn du plaisir de travailler sur les genga de Masako Sakano pour Wakfu.

Masako Sakano ne se limite pas à Wakfu. Elle devient également l’une des pièces maîtresses de l’animation sur l’autre grande licence d’Ankama, Dofus :​​ sur la série Dofus : Aux trésors de Kerubim (2013), elle travaille sur 52 épisodes en tant que lead character layout artist, c’est-à-dire responsable principale de la mise en page des personnages et des poses clés.

Le character layout artist, pour le dire simplement, c’est celui qui décide comment les personnages sont placés dans le plan, sous quel angle on les voit, et comment ils s’intègrent dans le décor. C’est un mix entre mise en scène et dessin technique, qui prépare le terrain pour les animateurs.

Elle participe ensuite au long-métrage Dofus – Livre I: Julith (2015), où son expérience sur Ghibli trouve un écho naturel dans les ambitions cinématographiques du film. Le projet affichait clairement ses ambitions lors du festival d’Annecy 2015 : hausser le niveau de l’animation française avec des combats très chorégraphiés, des expressions fines et des déformations cartoon contrôlées.

Un projet cristallise particulièrement le dialogue entre l’animation japonaise et française autour de Wakfu : l’OAV « Ogrest, la Légende », spécial de 45 minutes réalisé par Ankama Japan en 2011. Le film est fréquemment présenté comme un exemple abouti de cette coopération studio français / talents japonais.​​ Contrairement à la série principale, produite majoritairement en Flash, l’épisode Ogrest est animé entièrement en 2D traditionnelle, avec une équipe mixte franco‑japonaise.

Aujourd’hui encore, Masako Sakano travaille comme animatrice 2D indépendante en France, collaborant avec différents studios tout en poursuivant cette trajectoire singulière entre Japon et Europe. Sur son profil LinkedIn, elle se décrit comme « Freelance 2D Traditional Animator » et précise : « experienced in Japanese and French Animation Industry. I always interested in cute projects the short films and the feature films. »​​

En septembre 2024, elle postait sur LinkedIn qu’elle était à la recherche de travail dans la région de Lille ou en télétravail international. Elle reste régulièrement invitée en festival (Paris Manga, Jonetsu, rencontres autour de l’animation) pour parler de son métier et de cette double culture professionnelle.

Pour les fans de Wakfu, savoir qu’une animatrice qui a posé des intervalles sur Mon voisin Totoro ou Le Voyage de Chihiro a aussi posé des poses sur Yugo, Amalia ou Kerubim, donne une saveur particulière à chaque plan bien animé.

Masako Sakano, c’est la preuve qu’entre les forêts de Totoro et les plaines du Monde des Douze, il n’y a parfois qu’un même trait, tracé au crayon, par la même main.

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